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© Valentina Jouravleva, Les Nouvelles De Moscow, 29 avril 1959.
Tradiction de N.Novikov, 1961.
UNE PIERRE TOMBÉE DES ÉTOILES

Dans son récit, Jouravléva suggère l’idée du bio-automatisme. Elle fixe comme objectif : « synthétiser les formes supérieures de la matière biologique, apprendre à commander les processus bio-électroniques, obliger la matière vivante et la matière inerte à travailler de concert. » Il est question dans ce récit d’un bio-automate qui est l’organe conducteur d’un vaisseau cosmique et dans lequel « des cellules vivantes jouent le rôle de lampes ».

Notre philosophie reconnaît la possibilité de synthétiser la matière vivante. Le récit est fondé à la fois sur des hypothèses et sur des données scientifiques. Dès maintenant, les savants réfléchissent aux possibilités d’introduire dans la construction des machines des éléments bio-énergétiques spéciaux. Et la popuiarisation de cette idée est un grand mérite de l’auteur.  Il est vrai que le récit contient aussi des affirmations discutables, notamment celle qui concerne la régénération des cellules du cerveau. Aussi tentante soit-elle, cette idée ne trouve pas pour le moment de confirma-dons suffisantes.

A.A.Mahnovski,
chargé de recherches, candidat es sciences biologiques,
S.A.Stébakov,
membre du Bureau de la section de biologie mathématique de la Société des chercheurs scientifiques de Moscou.


Il y a six mois, les journaux annoncèrent la chute d’une grosse météorite dans le Pamir. Immédiatement cette information, quelques lignes à peine, retint mon attention.

Peut-être penserez-vous : qu’y a-t-il donc là d’intéressant pour un biochimiste ? C’est que dans les éclats de ces «pierres célestes » nous cherchons le secret de l’apparition de la vie sur la Terre. Pour être moins romanesque et plus précis, disons que nous étudions les hydrocarbures contenus dans les météorites.

Un peu plus tard, la météorite du Pamir fit l’objet d’une seconde information. Une expédition l’avait découverte à quatre mille mètres d’altitude et un hélicoptère avait pu la descendre de ce perchoir.

Lorsque j’arrivai à l’Institut astrophysique, son directeur, Evguenni Nikonov, prit un paquet de photographies et les déploya en éventail devant moi. C’étaient des photographies de la météorite. Je les examinai m’attendant à voir...

A mon grand étonnement, la météorite était semblable aux dizaines d’autres que j’avais pu voir en nature ou en photo. Un bloc de pierre en forme de fuseau, à la surface poreuse, aux arrêtes fondues, rien de plus...

Je tendis les photographies à Nikonov. Il secoua la tête et dit d’une voix sourde qui n’était pas la sienne :

- Ce n’est pas une météorite. Sous la carapace de pierre, il y a un cylindre métallique. .. avec un être vivant à l’intérieur.

Maintenant, lorsque je me remémore les événements de cette nuitlà, il me semble étrange, que pendant un long moment, je ne pus comprendre Nikonov. Tout était pourtant assez simple. C’est sans doute, justement cette simplicité qui donnait l’impression d’invraisemblable, d’irréel, et m’avait empêché de comprendre immédiatement Evguenni.

La météorite était un vaisseau cosmique. L’enveloppe de pierre ,qui avait environ sept centimètres d’épaisseur, recouvrait un cylindre de métal sombre, très dense. Evguenni pensait (et cela s’est confirmé par la suite) qu’elle était destinée à protéger le cylindre des météorites et d’un êchauffement dangereux. L’aspect poreux de sa surface provenait des chocs avec les micromêtéorites. Leurs traces étaient si nombreuses que l’engin avait dû passer de longues années en vol. 

- Si le cylindre était plein, disait Nikonov, en compulsant machinalement les photos, il pèserait au moins vingt tonnes. Or, sans l’enveloppe de pierre, son poids dépasse à peine deux tonnes. A trois endroits, des fils très fins sortent du cylindre. Ils sont rompus. Visiblement, au moment de la chute, des appareils quelconques, qui se trouvaient en dehors du cylindre, se sont détachés. Le galvanomètre, branché sur ces fils, a révélé de faibles impulsions électriques...

- Mais pourquoi serait-ce obligatoirement un être vivant ? répliquai-je. A l’intérieur du cylindre, il peut y avoir des appareils automatiques.

- Non, c’est exclu, répondit très vite Nikonov. Il frappe.

Je ne compris pas.
- Qui est-ce qui frappe ?

- Celui qui est à l’intérieur du cylindre. La voix de Nikonov trembla. - Lorsque quelqu’un s’approche, il commence à frapper. Il voit, je ne sais comment, mais il voit...

La sonnerie du téléphone retentit. Nikonov saisit l’écouteur. Je vis une ombre passer sur son visage.

- On a sondé le cylindre aux ultra-sons, dit-il en reposant lentement l’écouteur. Ses parois ont moins de vingt millimètres d’épaisseur. A l’intérieur, il n’y a pas de métal...

L’objection la plus naturelle ne me vint à l’esprit qu’à cet instant. Le cylindre n’est pas si grand. Comment des êtres vivants pourraient-ils y tenir ? Non seulement il leur faut de l’espace, mais aussi des produits alimentaires, de l’eau, des dispositifs quelconques pour entretenir une température constante, pour la régénération de l’air. Comment placer tout cela dans un cylindre de moins de trois mètres de long et soixante centimètres environ de diamètre ?

Nikonov m’écouta et dit :

- Dans un quart d’heure nous irons voir nous-mêmes. J’attends encore quelqu’un. Pour l’instant on est en train de placer le cylindre dans une chambre hermétique.

- Mais, quand même, cet être vivant, insistai-je. Conviens que cette version n’est pas réaliste. Il ne peut pas y avoir d’hommes là-dedans.

- Des hommes ? Qu’est-ce que tu entends par là?

- Enfin, des êtres pensants.

- Avec des bras et des jambes ? Pour la première fois de cette soirée Evguenni souriait.

- Sans doute, répondis-je.

- Il n’y a pas de tels hommes, dans le vaisseau, dit Nikonov en appuyant sur le mot «tels». Il contient des êtres pensants. Mais il est difficile de dire comment ils sont.

Il m’est difficile aujourd’hui de retrouver les termes de cet entretien avec Evguenni.

Maintenant, tout me semble simple. Si le vaisseau, venu d’un autre système planétaire, avait pu traverser les immensités du Cosmos, c’est que sur la planète qui l’avait envoyé le Savoir était plus avancé que nous ne pouvions l’imaginer. Cette seule circonstance aurait dû nous inciter à ne pas tirer de conclusions hâtives ...

Notre conversation fut interrompue par l’arrivée de l’académicien Astakhov, spécialiste de la médecine astronautique.

A mon grand étonnement, à peine entré, Astakhov demanda :

- Quel moteur ont-ils ?

Debout, à côté de la porte, la main contre l’oreille, il attendait la réponse.

- Il n’y a pas de moteur, dit Nikonov. Sous la carapace de pierre se trouve un cylindre métallique parfaitement poli.

- Ah, fit Astakhov. Il réfléchit un instant, tandis que son visage exprimait un étonnement extrême. Dans ce cas.... cela signifie qu’ils ont un moteur gravitationnel. Ils sont maîtres de la gravitation.

- C’est probable, convint Evguenni. C’est aussi mon avis.

- Pourquoi ? Est-il donc possible de le contrôler ?

- En principe oui, indiscutablement, répondit Evguenni, Il n’est pas dans la nature de force dont, en fin de compte, l’homme ne puisse se rendre maître. C’est une question de temps. Mais il faut reconnaître que, pour le moment, nous savons terriblement peu sur la gravitation. Nous connaissons la loi de Newton ; deux corps, quels qu’ils soient, s’attirent avec une force proportionnelle à leur masse et inversement proportionnelle au carré de la distance. Nous savons, mais de façon toute théorique, que la force d’attraction se répand à la vitesse de la lumière. Certains physiciens pensent que tous les corps contiennent des particules de gravitation : les gravitons. C’est à peu près tout. Mais nous ne savons pas d’où provient cette force, ni quelle est sa nature.

La sonnerie du téléphone retentit de nouveau. Evguenni prit l’écouteur et répondit en bref :

- Nous arrivons... Puis il ajouta : On nous attend.

Nous descendîmes un escalier tournant, très raide, qui menait aux sous-sols de l’Institut. Un groupe de collaborateurs nous attendait devant une porte métallique massive. Quelqu’un mit un moteur en marche et la porte s’ouvrit lentement.

Je vis pour la première fois le vaisseau cosmique. Il était posé horizontalement sur deux points d’appui. C’était un cylindre de métal sombre à la surface très lisse. L’enveloppe de pierre, qui s’était lézardée en plusieurs endroits au moment de la chute avait été enlevée. Trois fiils très fins pendaient à un bout de l’engin.

Evguenni qui se trouvait le plus près, fit un pas en avant et nous entendîmes frapper. A l’intérieur, quelqu’un émettait des sons bizarres qui ne rappelaient en rien le rythme d’une machine. La pensée me vint, qu’à l’intérieur ce n’était pas nécessairement des hommes : nous plaçons bien dans nos fusées expérimentales des singes, des chiens, des lapins...

Nikonov s’écarta vers la porte et les coups cessèrent. Dans le silence qui s’était établi, on entendait distinctement la respiration difficile d’une des personnes présentes, sans doute enrhumée.

Je ne sais ce que pensaient les autres, mais quant à moi, il ne me vint même pas l’idée qu’une nouvelle ère venait de s’ouvrir pour la science.

Nous nous mîmes à l’ouvrage. Les ingénieurs devaient déterminer ce qui se trouvait à l’intérieur de l’appareil. Astakhov et moi étions chargés d’assurer une double protection biologique : celle des passagers du vaisseau cosmique contre les bactéries terrestres, et celles du personnel contre les bactéries que pouvait receler le cylindre.

Il me serait difficile de dire comment les ingénieurs réalisèrent leur tâche. Le temps me manquait pour suivre leur travail. Je me souviens seulement qu’ils ont étudié le cylindre aux ultra-sons et aux rayons-gamma. Après de longues discussions (il n’était pas facile de se mettre d’accord avec Astakhov, à cause de sa surdité) nous convînmes de mener tous les travaux pour l’ouverture du cylindre à l’aide de «bras mécaniques» commandés à distance. Auparavant, la pièce hermétique où se trouvait l’appareil devait être désinfectée avec de puissants rayons ultra-violets.

Nous nous hâtions. A deux pas de nous. un être vivant mourrait et nous devions lui porter assistance.

Nous fîmes tout ce qu’il était possible de faire.

Armés d’un bec à hydrogène les «bras mécaniques» découpèrent le métal avec mille précautions, ouvrant l’accès aux appareils du vaisseau cosmique. A travers lès étroites meurtrières vitrées, pratiquées dans le mur de béton, nous observions les gestes impeccablement précis de ces énormes «bras mécaniques». Lentement, centimètre par centimètre, le jet de feu mordait le métal inconnu. Puis les «bras mécaniques» saisirent la base du cvlindre qui se détacha.

Le vaisseau cosmique ne contenait pas d’être vivant. Mais il recelait de la matière vivante. Un gigantesque cerveau palpitant se trouvait au centre du cylindre.

Lorsque, je dis «cerveau», c’est tout à fait conventionnel. Au premier instant, ce que j’anerçus me sembla la copie exacte - bien que considérablement grossie - d’un cerveau humain. Mais en regardant plus attentivement je compris tout de suite mon erreur. C’était seulement un morceau de cerveau. Nous découvrîmes plus tard qu’il était privé de tous les centres qui commandent les sentiments, les instincts. Bien plus, ce «cerveau» ne comprenait que quelques-uns des centres «pensants» d’un cerveau normal, mais par contre des dizaines de fois plus gros.

Pour donner une définition exacte, il faudrait dire que c’était une neuro-calculatrice, c’est-à-dire une machine à calculer dans laquelle les diodes et les triodes étaient remplacées par des cellules vivantes de matière cérébrale. Et-ce qui est essentiel-de matière cérébrale synthétique. Je le devinai immédiatement à de multiples détails. Par la suite, cette hypothèse se confirma.

Quelque part, sur une planète inconnue, la science avait dépassé, et de loin, la science terrestre.

Pour créer des bio-automates, il faut résoudre des problèmes extrêmement complexes: synthétiser les formes supérieures de l’albumine; apprendre à commander les processus bio-électroniques; obliger la matière vivante et la matière inerte à travailler deconcert. Tout cela me semblait au plus haut point fantastique. Mais, le nouveau, même s’il avait été créé par les hommes d’une autre planète, surgissait impétueusement dans notre vie, affirmant cette grande vérité qu’il ne peut pas y avoir de limite au progrès de la science, qu’il n’y a pas et qu’il ne peut pas y avoir de limite aux desseins les plus audacieux.

Nous ne connaissions pas la composition de l’atmosphère à l’intérieur du cylindre. Ni comment le passage dans l’atmosphère terrestre se répercuterait sur le cerveau artificiel. Chacun était figé dans l’attente, à son poste, auprès des compresseurs, des appareils, des ballons de gaz. Tout était prêt pour corriger au plus vite la composition de l’atmosphère dans la chambre hermétique. Mais, à peine le cylindre fut-il ouvert que les appareils signalèrent: l’atmosphère à l’intérieur du vaisseau cosmique est composée d’un cinquième d’oxygène et de quatre cinquièmes d’hélium, la pression est supérieure d’un dixième à celle de la Terre. Le cerveau continuait à palpiter, seulement, peut-être, un peu plus vite.

Les compresseurs hurlèrent, élevant la pression dans la chambre. La première étape du travail s’était achevée sur un succès.

Je montai dans le bureau d’Evguenni. J’approchai un fauteuil de la fenêtre et relevai le store. Dehors, les lumières de la ville s’allumaient, faisant reculer les ténèbres. C’était la deuxième nuit, mais il me semblait qu’il y avait seulement quelques heures que j’étais arrivée à l’Institut d’astrophysique.

Ainsi, l’atmosphère de l’engin contenait vingt pour cent d’oxygène, comme l’atmosphère terrestre. Etait-ce un hasard? Non. C’est précisément sous cette concentration que l’hémoglobine du sang se sature entièrement d’oxygène. Par conséquent, le vaisseau cosmique devait comprendre un système circulatoire. La mort d’une partie du cerveau devait entraîner fatalement la mort de l’ensemble.

Cette pensée me fit retourner en bas, auprès du vaisseau cosmique.

En me remémorant aujourd’hui nos tentatives de sauver le cerveau artificiel, j’éprouve à nouveau le sentiment d’impuissance et d’amertume qui nous étreignait alors.

Que pouvions-nous faire?

Nous contemplions le cerveau du vaisseau cosmique.

Il mourait, ce cerveau créé par les hommes d’une autre planète. Sa partie inférieure avait séché et noirci. Et seulement au-dessus il restait un peu de matière palpitante. Il suffisait que quelqu’un s’approchât pour que les pulsations devenaient fébriles, comme si le cerveau appelait à l’aide.

Nous avions rapidement découvert comment fonctionnait le système qui l’alimentait en oxygène. Comme je le pensais, cette respiration se produisait par l’intermédiaire d’hêma, une combinaison chimique, proche de l’hémoglobine. Nous avions compris aussi assez facilement comment fonctionnaient les autres dispositifs produisant l’oxygène et absorbant le gaz carbonique.

Mais nous ne pouvions pas arrêter la mort des cellules du cerveau. Sans aucun doute, les cellules de ce cerveau avaient enregistré de multiples secrets de l’Univers. Mais nous ne pouvions pas en prendre connaissance. Le cerveau périssait.

Tous les moyens furent essayés, depuis les antibiotiques jusqu’à l’intervention chirurgicale. Rien n’y fit.

En ma qualité de présidente de la Commission extraordinaire de l’Académie des sciences, je demandai une fois de plus â mes collègues, si nous avions fait tout ce qui était possible.

C’était à l’aube, dans la petite salle de conférence de l’institut. Les savants étaient assis, rompus de fatigue, silencieux.

Nikonov passa la main sur son visage, comme pour en chasser la fatigue, et dit d’une voix sourde : « Tout ».

Tous les autres approuvèrent.


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