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Valentina Jouravliova, 1963.
Traduction de Viktoriya et Patrice Lajoye

CEUX QUI VOLENT À TRAVERS LUNIVERS

"Cest une drame, un drame des idées"
Albert Einstein

A côté de la table où je prenais place quand jétais élève de première se trouvait une fenêtre. Elle était si proche de moi que je pouvais atteindre son rebord rugueux, chauffé par le soleil. Les années passaient, on changeait de classe mais je choisissais toujours une table à côté de la fenêtre. Notre école se trouvait à la lisière de la ville, sur une haute colline. On pouvait voir beaucoup de choses intéressantes par la fenêtre. Mais moi, je regardais le plus souvent lantenne du radiotélescope. Cette antenne me semblait petite même si je savais quelle était grande: une coupe de trois cents mètres tournée vers le ciel. Jaimais observer son mouvement mystérieux. Cétait peut-être pour ça que tout ce que japprenais à lécole se liait automatiquement à lantenne.

Cétait celle du radiotélescope qui captait les signaux des êtres doués de raison dautres planètes. Nous étions ami avec lantenne. Quand je ne pouvais pas résoudre un problème difficile, elle mencourageait: "Ce nest pas grave, tu ten acquitteras sans faute! Moi aussi, jeffectue un dur travail. Il faut chercher, chercher, chercher..." Au printemps, les rayons du soleil se reflétaient sur la surface extérieure du réflecteur, donnant naissance à un lièvre blanc qui errait sur le plafond de la classe. Jours et nuits, jours ouvrables et jours fériés, elle travaillait, cette antenne de mon radiotélescope.

Mais un jour, elle sarrêta. Je regardai par la fenêtre et je vis le miroir immobile, penché vers le bas. Alors, je courus vers elle. Je courais aussi vite que possible: la cour de lécole, les rues, la grande route... Des gens marchaient tranquillement sous lantenne et personne ne faisait attention à moi.

Pendant longtemps, je ne revins pas à linternat. Je le savais: on minterrogerait pour savoir pourquoi je pleurais. Comment pouvais-je lexpliquer?

Depuis ce temps-là, lantenne du radiotélescope resta immobile. Je lus dans un journal que les tentatives pour capter les signaux dautres civilisations, qui duraient depuis plus de quarante ans, étaient restées vaines. Comme dhabitude, je voyais par ma fenêtre la coupe grillagée de lantenne mais le lièvre blanc ne courait plus sur le plafond. Parfois, une idée naïve et audacieuse venait dans ma tête: je referai, jinventerai quelque chose, et le télescope fouillera de nouveau dans le ciel...

Je devins astronome et comme sujet de recherche je choisis le problème du contact avec des civilisations étrangères. On appelait les gens comme moi, avec une pointe de malice, des fouineurs. Ce fut lors de temps difficiles que je devins fouineuse : la dernière tentative, très sérieuse, et sans résultat, avait provoqué une déception. Beaucoup de fouineurs sétaient lancés dans létude dautres problèmes. Nous navions aucune station travaillant pour cette recherche. On ne nous les refusait pas - nous ne les demandions nous-mêmes pas. Nous voyions que les vieilles voies étaient inutilisables et nous nen connaissions pas de nouvelles.

Il ne restait dans notre Institut que trente personnes : à peine la moitié de tous les fouineurs au monde. On considérait que nous faisions une recherche libre. Pour parler plus précisément, cétait une recherche à laveuglette. Nous cherchions au hasard. Il ny avait pas dhypothèses que nous refusions de vérifier. Nous retravaillions sur les notes obtenues lors de sessions découte précédentes. Nos ingénieurs inventaient des filtres radio très fins et construisaient des systèmes ultrasensibles damplificateurs moléculaires. Nous nous préparions à de nouvelles recherches.

Et voilà, en deux jours, tout changea.

Le soir du premier jour, je rencontrai une personne que je connaissais depuis longtemps. Nous marchâmes pendant longtemps dans un jardin public, puis, nous descendîmes vers le quai. Il bruinait. Nous nous essayâmes juste à côté de leau et nous parlâmes. Ce fut une conversation pénible. De temps en temps, il me semblait que jentendais nos voix de lextérieur: je pensais alors : " Pourquoi ne pouvons-nous pas nous comprendre ? " Les paroles ressemblaient à des gouttes de pluie froides sur limperméable. Tout ce que nous disions ce soir-là rendait impossible une chose simple : prononcer quelques bons mots. Des paroles habituelles et naturelles semblaient à ce moment-là inutiles et fausses.

Je rentrais chez moi à pied en longeant la rivière. Je marchais et me prouvais que cette personne métait égale. Jarrivais à la preuve logique et juste comme un théorème de géométrie.
Puis je restais dudant un moment sur un pont en réfléchissant à pourquoi tout sétait arrangé comme ça. Comme cest facile de démontrer un théorème et comme il est difficile de fournir une preuve damour ! Je regardais les lumières de la ville à travers la brume grise de la pluie et pensais : " Les lumières brillent, je les vois ; si elles séteignent je verrai quelles ne sont plus. Tout est simple. Mais comment voir lamour?"

Il mest très difficile dexpliquer ce que je ressentais à lépoque. Jessaye de le faire juste pour que la suite soit claire.

Il faisait grand vent au-dessus de la rivière, jétais transie et je courrais chez moi. Je me marchais longtemps dans la pièce, et quand cela devint insupportable, je commençai à mettre en ordre mes livres.
Il y a des moments quand même les bonnes gens deviennent impitoyables. Je regardais avec envie des pages connues depuis lenfance. Cest bien fait pour vous, pensais-je. Et pour vous, et pour vous, et pour tous! Cela me faisait rire quà chaque époque, les gens imaginaient les signaux extra-terrestres obligatoirement tels quils étaient au même moment sur Terre. On inventa la radio et on pensa que lon capturerait des radio-signaux. On lança les premières fusées et on se mit à parler de larrivée de vaisseaux étrangers. Loptique quantique apparut on commença à capter des faisceaux de lumière... Tout est de travers ! Tout est faux!

Les signaux, sils existent, ont été envoyés par une civilisation qui est plus âgée de milliards dannées que la nôtre. Les civilisations à signaux (cest notre terme professionnel) doivent être non seulement plus âgées : elles sont toutes-puissantes, elles savent faire tout ce qui ne viole pas les lois de la nature. Elles nenverront non pas ces deux signaux à peine perceptibles que nous capterons à la limite de la sensibilité des appareils mais des signaux dune puissance colossale, des signaux aussi brillants que les lumières de la ville que jai regardées sur le pont. Seul un aveugle ne pourra pas les voir ! Mais nous ne connaissons pas ces signaux. Soit ils nexistent pas du tout, soit...

A ce moment, joubliai instantanément ma colère absurde contre lhumanité. La conclusion était fracassante : les signaux étaient sous nos yeux, ils nous étaient devenus familiers, nous ne nous en apercevions tout simplement pas!

Cétait une nuit folle. Je ne dormais pas du tout. Jétais excitée par ce fait quune découverte se trouvait quelque part ici. " Ils brillent, répétais-je, tout le monde les voit. Sils séteignent nous comprendrons quils ne sont plus..."

Au petit matin, jétais fatiguée et déjà sans aucune émotion je pus observer de nouveau toute la démarche de ma pensée. Les civilisations à signaux ont pris un grand pas sur nous mais les vitesses super lumineuses leur sont aussi inaccessibles. Elles ne vont pas voler en quête de la raison. Ils enverront des signaux. Et ce ne seront pas les signaux orientés car on ne sait pas vers où les orienter, mais ce sera quelque chose comme un appel: "Ecoutez tous !" Ce genre de signal doit "faire effet" automatiquement partout où une vie hautement organisée est possible. Par exemple sur les planètes dotées dune atmosphère. Donc, les signaux doivent être du même type pour la Terre, Mars, Vénus. Et le principal: ces signaux seront de longue durée. Ils doivent être émis depuis des millions, même des dizaines, des centaines de millions dannées. Mais quest qui peut tenir le coup depuis un million dannées?! Même les monts les plus hauts sécroulent au terme de cette période...

A 9 heures du matin, je commençai une expérience. Son idée était simple. Javais trouvé une nouvelle voie, et cétait une machine qui devait la suivre, la machine de la série logique P-10. Je programmai une tâche dont le sens était à peu près le suivant:

Admettons que nous sommes devenus tout-puissants. Nous avons décidé denvoyer des signaux vers toutes les planètes où, en principe, existent des formes supérieures de vie, y compris vers des planètes inconnues. Ces signaux doivent perdurer des milliers, des millions dannées. Ils doivent être visibles à tous les êtres doués, même de peu, de raison.

QUELS SONT CES SIGNAUX?

Je mis la machine en marche puis je donnai la copie du programme à mes collaborateurs. Chez nous il était dusage de soumettre les nouvelles hypothèses au débat. Nous essayions de nouvelles idées, comme on essaie un métal destiné à une construction importante. Et cétait parfois loccasion de bien rire.

Je retournai à mon laboratoire. La machine travaillait. Daprès la lecture des appareils de vérification, je voyais quelle ne cessait pas dabsorber de nouvelles informations. A sa demande, celles-ci étaient transférées des dépôts centraux.

Pour vérifier nos hypothèses nous avions souvent utilisé ces machines. Elles ne plaisantaient jamais. Mais elles brisaient les idées les plus ingénieuses. Un jour, nous avions calculé quune machine de type P-10 avait besoin, en général, de neuf minutes pour réduire en miettes une nouvelle hypothèse "de fouineur"...

Je consultai ma montre. Tous nos collaborateurs sétaient rassemblés dans le laboratoire. Tous consultaient leurs montres. Quarante minutes sétaient écoulées, la machine travaillait, et nous voyions quelle envoyait sans arrêt de nouvelles demandes. Durant douze minute, elle fouilla dans les archives de lUnion internationale dastrophysique. Sa conversation avec lObservatoire astronomique de Poulkovo dura quatre minutes. Et tout à coup, une surprise absolue : la machine entra en contact pour long moment avec le département dinformation des Archives cinématographiques. Je ne sus pas ce que ses confrères électroniques y cherchèrent mais cela dura plus de trois heures.

Nous attendions. Quelquun fit bien de téléphoner pour quon nous apportât le déjeuner dans le laboratoire. La machine contactait les organisations les plus diverses. Elle ressemblait à une personne qui, trop pressée, posait toutes les questions dun coup.

A six heures du soir, on me força à partir. Jentrai dans la bibliothèque et je mallongeai sur le canapé. On me promit de me réveiller une heure plus tard. Quand je me réveillai, il était midi moins cinq. Je courus vers la P-10. Elle travaillait toujours. On me dit que depuis dix heures elle traitait des données concernant Mars et Vénus.

Nous passâmes toute la nuit à côté de la machine. Le téléphone sonnait presque tout le temps mais que nous pouvions répondre?... Les signaux devaient représenter quelque chose dhabituel, que tout le monde connaissait. Et nous comprenions : cela ne serait pas facile de se maîtriser et de regarder sous un aspect nouveau ce qui était considéré comme terrestre de tout temps...

A huit heures du matin, la machine acheva son travail. Durant la nuit, des astronomes de Moscou, de Melbourne et dOttawa étaient arrivés. Le bureau ne pouvait les contenir tous et la plupart des gens se trouvaient dans le corridor. Notre chef sapprocha de limprimante de la machine et appuya sur un bouton. La machine tapa clair et net: "Aurores boréales".

Nous avons perdîmes contenance. Lidée des aurores boréales nous était venue à lesprit dès hier mais, sans savoir pourquoi, nous lavions rejetée. Nous formulâmes notre question en nous coupant la parole lun lautre : " Les aurores boréales dépendent de lactivité du Soleil ? Nest-ce pas?"

"Oui, répondit la machine. Les signaux se superposent au flux corpusculaire venant du Soleil. Il était utile dutiliser une énergie locale pour de longs signaux. Le caractère signalétique des aurores boréales se manifeste dans lalternance régulière des couleurs".

Nous fîmes tellement de bruit que je ne pouvais plus rien comprendre. La machine fut accablée de dizaines de questions, mais le chef dit: "Pas tous à la fois ! Tout dabord il nous faut savoir comment notamment... bref, comment elles changent la couleur des signaux".

Il programma la question et la machine répondit :

"La périodicité est de deux ans et demi. La durée, une heure et demi ou deux heures. Tous les deux ans et demi des signaux analogues sont aussi observés dans les aurores boréales de Vénus et de Mars. La meilleure description se trouve dans les données de Dioney, Islande, 1865".

Une heure après, on nous apporta un microfilm du livre de Dioney. Voilà comment ce rayonnement était décrit dans ce livre:

"On nous informa de laurore boréale qui commençait et nous grimpâmes aussi vite possible sur le plus haut toit du fort. A côté du zénith sallumait un nuage blanc. Au début, ce fut les bords du nuage qui séclairèrent, puis il senflamma et la lumière blanche inonda le ciel et la mer. Les agrès fins de notre goélette se dessinaient dune manière précise sur cette lumière du nord. Puis, à travers la lumière blanche parvenue à son maximum dintensité, nous vîmes une bande rouge. Ce nétait pas larc quon décrivait souvent mais une souple bande lumineuse aux limites bien tracées. Tout a coup, cette bande rouge séteignit. Ce ciel nous parut vide, mais bientôt, elle salluma de nouveau. Puis, sa couleur rouge vira au jaune. On aurait dit que ces zones de lumière saccordaient. Durant une demi heure, elles apparaissaient et séteignaient selon des laps de temps équivalents, et par la suite, nous vîmes un jet de rayons lumineux. Hardies et rapides, de longues colonnes lumineuses montaient en haut. Elles étaient de couleurs différentes depuis le jaune jusquau pourpre, du rouge à lémeraude. Et puis, les bandes rouges et jaunes qui alternaient réapparurent dans le ciel comme sils voulaient achever ce spectacle sublime. Le rayonnement reprit un aspect habituel pour ces lieux..."

Nous gardâmes le silence pendant longtemps. Puis, quelquun dit:

- Deux bandes rouges et une jaune... Cest une espèce dappel, et la transmission elle-même représente les éclats sous formes de colonnes.

Oui, on devinait ici une certaine différence avec les formes habituelles du rayonnement... Mais nous navions tout de même pas réussi à trouver de description détaillée ni dimages de film en couleurs de la partie principale de la " transmission ". Nous étions depuis longtemps habitués à laurore boréale et il nétait venu à lesprit de personne de la filmer sans cesse, durant deux ou trois ans. Nous ne découvrîmes que quelques images où se retrouvaient par hasard les signaux de l"appel ". Il sagissait de la bande dun vieux ciné-journal qui avait reproduit un combat naval dans la nuit polaire. Il était difficile de discerner les signaux dappel du cosmos à travers les déflagrations aveuglantes des tirs et les traits ardents des obus traçants...

* * *

Maintenant, alors que jécris ces lignes, lair tremble du bruit des moteurs. Un nouveau groupe de vintolets (aéronefs de grande vitesse, NdT) est arrivé à la station " Pôle Nord ". Si lhypothèse est exacte, dans dix-sept jours nous verrons un rayonnement de "signaux". Des observations seront faites aux pôles de la Terre, de Mars, de Vénus. Nous travaillons jours et nuits comme travaillait auparavant sans trêve ni repos lantenne derrière ma fenêtre.

Ces lumières se sont allumées peut-être durant des millions dannées. Elles ont éclairé une Terre déserte, ont donné de la lumière à lhomme des cavernes. Elles luisaient le jour où, à Rome, sur la place du champs des fleurs, on menait Giordano Bruno à lexécution...

Encore et encore, les signaux stellaires sallumaient au-dessus de la Terre. Le feu aveuglant de la guerre les couvrait, les yeux insensibles des gens noyés dans leurs soucis les regardaient mais ceux qui envoyaient ces signaux étaient patients. Ils savaient que viendrait le temps où ils seraient aperçus. Ce temps est arrivé!

Nous entendrons les voix de ceux qui volent à travers lUnivers...


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